Freud déchaîne la passions des médias, l'Afrique beaucoup moins, c'est bizarre (excepté pour Tintin au Congo).
Pourtant, le continent africain est omniprésent dans l'actualité : le sommet Afrique-France s'achève (la "France-à-fric
" c'est moins certain) alors même que 14 pays d'Afrique noire accédaient à l'Indépendance il y a tout juste 50 ans ; suivait bientôt l'Algérie (1962) dont la guerre d'indépendance est le sujet bouillant évoqué par Rachid Bouchareb dans son dernier film Hors la loi (après Indigènes), avec sa promotion houleuse au dernier festival de Cannes...
L'Afrique est partout, vous dis-je, même au coin de ma rue, baptisée "maréchal Galliéni" (1849-1916), illustre "gouverneur de Madagascar" dont le dernier soupir fut rendu dans la maison d'à côté. La plaque commémorative préfère souligner sa carrière militaire de 5 mois au ministère de la guerre ainsi que "sa glorieuse initiative au mois de septembre 1914".
Que voulez-vous, l'histoire est injuste : le bonhomme a quand même oeuvré 30 ans pour les colonies françaises, fait exécuter des membres de la cour royale de Madagascar, et mené une répression sanglante, tout ça pour être couronné pour une expérience de quelques mois pendant la guerre ! Décourageant...
Heureusement les livres remettent les idées en place : et concernant les indépendances en Afrique on peut compter sur quatre nouveautés de grande qualité que j'ai débusquées .
Voyez plutôt.

Un ouvrage collectif pour commencer dans lequel une trentaine d'intellectuels africains s'expriment sur l'Afrique subsaharienne, un demi-siècle après son indépendance.
En le feuilletant, j'étais dubitative : pas de thématique au sommaire, juste des articles à la suite les uns des autres, par ordre alphabétique d'auteur. Qui plus est un sujet que je connais peu, des noms d'intellectuels qui ne me sont pas familiers... Bref, je craignais d'être vite égarée.
Et pourtant. Le livre a beau faire 600 pages, chaque article a l'avantage d'être court (une quinzaine de pages), offrant un point de vue très personnel et libre avec toujours beaucoup de clarté. On pioche ici et là des réflexions passionnantes, loin des idées reçues. Des propositions concrètes pour faire avancer le continent étayent les analyses.
Des questions simples aux réponses pas si simples sont posées : 50 ans après l'Indépendance pourquoi l'Afrique ne se développe pas au même rythme que les autres parties du globe comme l'Asie ? Pourquoi ce continent aux ressources riches ne décolle pas ?
Pour les uns, le mal africain tient surtout à son système de "prédatocratie" avec le règne du parti unique, la corruption, l'accaparement du bien public. D'autres dénoncent la mise sous perfusion du continent africain, qui doit recouvrer son autonomie, et en appellent à une Europe plus juste et modeste, et une Afrique plus lucide et courageuse.
L'indépendance ? Cadeau empoisonné pour les uns comme Demba Moussa Dembelé qui décrypte le pacte néocolonial entre la France et le Sénégal ; opportunité pour les autres comme F. Abiola Irele pour qui les Etats retrouvent enfin l'initiative historique.
Certains auteurs retracent l'évolution des pays sur un demi-siècle. On retient le cas instructif du Bostwana : Part Themba Mgadla nous explique comment ce pays, l'un des plus pauvres à son indépendance, figure aujourd'hui parmi les pays à revenus moyens.
Pour les peuples africains, la question de l'indépendance se pose aussi en ces termes : "cravate ou pas cravate ? vin rouge ou vin de palme ? langue française ou langues africaines ? école des blancs ou sagesse africaine ?". Bref, pour l'écrivain Alain Mabanckou, c'est le début d'une "aventure ambiguë".

Cette aventure ambiguë, c'est l'objet du voyage en postcolonie de l'ancien journaliste Stephen Smith qui enseigne aujourd'hui aux Etats-Unis.
Trois mois durant, il a sillonné l'Afrique de l'Ouest puis l'Afrique centrale en taxi brousse, motos, autocars pour rencontrer les enfants et petits enfants des colonisés : qu'ont-ils gardé ou rejeté du legs colonial français ? A quoi aspire la jeunesse africaine ?
A la fois récit de voyage dans la brousse ou les rues de Dakar très agréable à lire, S. Smith apporte des éclairages historiques à son propos, et ponctue aussi son récit d'analyses pertinentes.

L'héritage du passé colonial pour les nouvelles générations se pose aussi dans les anciens pays colonisateurs comme la France, pour les populations immigrées.
Brûlant sujet que le géographe Yves Lacoste aborde brillamment par le prisme de l'histoire des colonisations dans La question post-coloniale. Car le profond malaise de cette jeunesse ne tient pas seulement à sa concentration dans les "banlieues" : il tient aussi bien souvent à une méconnaissance de leur propre histoire familiale.
Le cas de l'Algérie est largement examiné : comment expliquer par exemple que tant d'immigrés après l'Indépendance soient venus en France, chez leur oppresseur ? Détaillant les diverses rivalités et instabilités politiques en Algérie, Y. Lacoste revient sur le déroulement de cette guerre inédite mais sur lequel pèse beaucoup de non-dits.
Mais c'est aussi un manuel d'histoire écrit avec beaucoup de clarté que nous donne à lire Y. Lacoste qui remonte loin dans l'histoire au moment de la conquête des empires inca et aztèque, jusqu'à la colonisation récente de l'Afrique.
Rejetant tout manichéisme (bons/méchants, dominés/dominants), Y. Lacoste fait le ménage dans les idées reçues sur les conquêtes coloniales.
Il me semble que c'est une réflexion essentielle pour comprendre notre société actuelle à la lumière de ces périodes cruciales de l'histoire.

Car rien de tel qu'un peu d'histoire des colonisations pour comprendre les Indépendances.
Terminons pour cela sur un bijou d'humour noir : la BD "Petite histoire des colonies françaises", en trois tomes.
Cette fresque historique instructive nous est raconté par un Charles de Gaulle pour le moins ventripotent. Le dessin est minimaliste, façon shadock, le texte percutant.
Tout commence avec le premier tome et la découverte du Canada au XVIe siècle, pour poursuivre avec le deuxième tome au plus fort de l'empire colonial français dès le milieu du XIXe siècle.
L'épopée s'achève avec la décolonisation sujet du troisième tome, " phénomène par lequel un peuple décide de se séparer d’êtres humains dont il a conquis les terres et le coeur depuis des dizaines d’années" expliquent les auteurs ; "les historiens auraient pu l’appeler « Drame d’amour ». Finalement, ils ont opté pour « Décolonisation »
Refermons ce volet historique. Il ne vous reste plus qu'à lire. Ainsi, vous saurez tout, tout tout sur le...ah non c'est autre chose, ça.
Lucile
Réagir à cet article
2 commentaires postés
Dans le magazine Challenges de cette semaine, à signaler un intéressant dossier spécial sur le réveil économique de l'Afrique et sur ses principaux acteurs. On touche là un nouveau champ d'investigation : quel est le rôle des anciens colons dans cette nouvelle dynamique ?...comment se comportent ces multinationales, et comment gèrent elles leurs liens avec les anciens colons, et les anciennes populations colonisées ?
A noter également le passionnant CHINAFRIQUE, de Serge Michel et Michel BEURET, qui détaille le comportement de l'empire du milieu vis à vis du continent Afrique. Comment les chinois s'implantent dans toute l'Afrique, et comment ils s'accaparent les richesses naturelles. N'assiste-t-on pas là à une nouvelle forme de colonisation, plus discrète et larvée ?
je dirai que l'independance de l'afrique est un don refusé car les africains prefere le tutorat que la responsabilite
Tout propos à caractère raciste, sexiste, religieux, injurieux et diffamatoire est interdit. De même les contenus à caractère publicitaire, violent et pornographique sont prohibés. Ce type de contenu serait immédiatement retiré du site.
Merci d'utiliser l'espace de discussion dans un souci de partage positif de vos lectures, et non pas de dénigrement d'auteurs ou d'ouvrages.
Pour le plaisir de lecture de tous, merci de faire attention aux fautes de français...n'hésitez pas à nous signaler celles qui nous échappent !