Yannick Haenel . Jan karski. Editions gallimard, 2009-09-03, 186p. format :Broché
Jan Karski . Mon témoignage devant le monde. Robert laffont, 2010-03-15, 0p. format :Reliure inconnue
Walter Laqueur . Le terrifiant secret la "solution finale" et l'information étouffée. Gallimard, 1981-11-03, 250p. format :Broché
David Wyman . L'abandon des juifs. Flammarion, 1992-01-08, 456p. format :BrochéCertains lecteurs sont venus en librairie me demander mon avis sur "l'affaire Jan Karski" (d'autres sont aussi venus trouver une oreille pour donner le leur, avec emphases, teint cramoisi et postillons.)
Pour ceux qui n'auraient pas suivi l'objet du scandale, petite mise au point avant de vous donner mon avis !
Tout commence en septembre dernier.
Un roman a particulièrement tiré son épingle du jeu de la dernière rentrée littéraire : Jan Karski, de Yannick Haenel raconte la vie de ce résistant polonais pendant la seconde guerre mondiale, entre autres chargé d’une mission historique : prévenir le monde libre de l’extermination des Juifs.
Les louanges des critiques et quelques prix plus tard, c'est devenu un best seller.
Janvier 2010
Quelques voix contestataires s’élèvent...
Parfois virulentes, à l’image de celle de l’historienne Anne Wievorka qui fustige le roman : "Faux témoignage" ! assène-t-elle dans un article de L’Histoire (n°349, janvier 2010)
Ce qui pose problème ? Le chapitre final du livre. Y. Haenel y parle à la place de Jan Karski en inventant un monologue où le résistant accuse.
Karski-Haenel rend les Américains et les Anglais responsables du génocide des Juifs et dénonce non pas un crime contre l’humanité mais “un crime commis par l’humanité”
Une fiction certes, mais qui dérange quand elle emprunte des raccourcis historiques et falsifie les propos d’un homme...
Savoir si la littérature a ou non tous les droits ne va sans doute pas vraiment changer la vie du librionaute...Tentons davantage de s'interroger sur la responsabilité des Alliés, question trop ignorée, est pourtant passionnante.
On veut des réponses !
Je vous propose trois livres pour cela.
Mars 2010
Le 11 mars sort justement une réédition du témoignage du VRAI Jan Karski, Mon témoignage devant le monde, histoire d'un Etat secret.
Pourquoi faut-il lire Jan Karski ? Sans ambages, l'auteur raconte ce qu’il “a vécu, vu et entendu
”. On y apprend surtout les rouages de la résistance polonaise, on y découvre ses missions, les heures noires en face à face avec la Gestapo. L’indéfectible messager repart, toujours.
Au cours d’ "une soirée de cauchemar
" il rencontre le leader de l’union socialiste juive, et l’écoute : “Trois millions de Juifs polonais sont condamnés à l’extermination (...) Toute la responsabilité repose sur les puissances alliées.(...) Dites-leur que la terre doit être ébranlée dans ses fondements pour que le monde se réveille enfin.
”
Karski est alors introduit dans le ghetto de Varsovie puis dans un camp de concentration pour “contempler de (s)es yeux le spectacle d’un peuple expirant
”, images d'un spectacle qui le hanteront toujours.
Son témoignage devant le monde commence alors.
A Londres il témoigne auprès des responsables politiques, des écrivains, puis arrive aux Etats-Unis où il rencontre le président américain Roosevelt, en personne. L’ouvrage s’achève sur cet entretien qui se déroule à la Maison blanche, l’été 1942.
La fin de l'histoire, nous la connaissons : rien n'arrêta l'Holocauste.
Si bien qu'une fois le livre refermé, une question lancinante demeure :
Si les Alliés savaient, si les médias, si Roosevelt savaient, pourquoi cette indifférence, comment se peut-il que rien ne fut entrepris ?
Deux ouvrages de référence apportent à ces questions des réponses percutantes.
Le terrifiant secret de l’historien Laqueur.
Sans poser de jugement, il décortique, dans un style clair, comment les informations, dès 1942 ont été transmises partout en Europe, quelles ont été les réactions de ceux qui les ont reçues.
Entre l'indifférence, l'incrédulité, mais aussi l'impossibilité de croire, l'historien nous livre des témoignages et archives édifiants...
Aux frontières de l'histoire, Laqueur met ainsi le doigt sur des mécanismes psychologiques insondables : cela donne des pages remarquables sur qu'est-ce que "croire", "savoir" face à l'horreur.
Un autre ouvrage de référence est celui de Wyman, L’abandon des Juifs.
Centré sur la responsabilité des Américains, l’historien dresse une longue accusation au fil d’une démonstration implacable :
Oui, “Roosevelt ne prit pour les Juifs que des mesures extrêmement limitées.”
Mais oui, aussi, la communauté juive américaine resta impuissante, les Eglises trop silencieuses, la presse trop indifférente.
On y découvre le refus obstiné et tout à fait injustifié des forces alliées de bombarder les camps de la mort et leurs voies d'accès.
Wyman revient, longuement, sur ce qui aurait pu être fait, et surtout n'oublie pas de mentionner ce qui fut positif dans l'action des Américains et Anglais.
D'autres sujets ne sont pas ou peu évoqués à l'école. J'avais déjà proposé une relecture des bombardements d'Hiroshima et Nagasaki ici, et il reste tant d'autres sujets (Katyn, Nankin...) que nous aurons aussi l'occasion d'évoquer.
A noter : Claude Lanzmann, réalisateur de Shoah, diffusera un reportage sur Jan Karski en mars prochain.
Lucile
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