Philippe Claudel . Le rapport de brodeck. Lgf, 2009-04-01, 374p. format :Broché
Antoine Audouard . L'arabe. Editions de l'olivier, 2009-08-20, 259p. format :Broché
Nicolas Dumontheuil . Qui a tué l'idiot ?. Casterman, 2001-11-18, 94p. format :CartonnéSi vous avez aimé Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel, je vous propose deux petites merveilles dans son sillage.
Si vous ne connaissez pas Le rapport de Brodeck, venez quand même, installez-vous, les autres vont bien nous laisser un peu le temps de vous expliquer, hum ?

Brodeck est un revenant, rescapé des camps de la mort.
Peu après son retour au village, les habitants le chargent d'écrire un rapport pour raconter l' "Ereignis". Cet "évènement", c'est le sort que les villageois ont réservé à l' "Anderer". Ainsi est désigné par "l'Autre" cet homme aisé et discret, arrivé peu de temps auparavant au village.
Son crime ? Son calme, son sourire qui réveillent par contraste les vilénies de chacun dans ce village tourmenté.
"ça ne pouvait que se terminer comme ça. Cet homme c'était comme un miroir, il n'avait pas besoin de dire un seul mot. Et les miroirs ne peuvent que se briser."
Alors Brodeck écrit, raconte cette violence collective, étouffante :
"tout le village était plein de cette mort écœurante, elle pénétrait partout portée par le vent, s'insinuant sous les portes, au travers des fenêtres mal fermées, entre les tuiles disjointes."
Le roman paru en 2007 a eu un retentissement durable. Car les mots agissent comme un souffle dévastateur.
On évolue dans le roman telle une âme errante, sombrant toujours plus dans cette noirceur qui engloutit tout. De cette écriture "d'ambiance" noire, on ne peut que s'imprégner et plonger dans le livre ou se détourner et refermer le livre. Pas de demi-mesure ici.

Ce thème de "L'autre", petit caillou malgré lui dans les rouages ronronnant d'un village, est au coeur d'un livre épatant d'Antoine Audouard.
Ici, ce n'est pas "l'Autre", mais "l'Arabe" (donnant le titre au livre) qui arrive aussi dans un village dont on ne connaît pas le nom, que l'on suppose être situé dans le sud de la France.
Aussitôt on épie (derrière le rideau d'une fenêtre), on palabre, tuant enfin l'ennui. Ce village est un personnage à part entière, avec ses préjugés, ses bassesses, sa violence endormie...
Pas de pesanteur (pour l'instant), ça grince, ça cingle, ça décape !
Les expressions populaires fusent, les bouches grinçantes crachent leur sottise, rien n'est épargné.
"Et tu l'a vu, le…
- Evidemment que je l'ai vu.
- Et alors ?
- Alors quoi ?
- Ben il est comment ?
- Ben c'en est un. Il est pâle, hein, mais tu peux pas t'y tromper. Des cheveux comme des poils de couille. Et puis il a le poireau là, au menton, comme ils ont tous. Te dit ni bonjour ni bonsoir, de toute façon avec moi il peut se brosser. Ton père, je te dis pas, il a même pas intérêt à lever les yeux sur lui s'il le croise, il te le découpe en rondelles."
Ah ah, vous lâchez bien un petit rire (jaune) ! De cette médiocrité humaine, l'auteur aurait pu en faire l'unique thème de son roman, nous régalant de son écriture mordante.
Mais voilà, en plein milieu du roman, tout bascule. Un meurtre est commis. L'accusé tout trouvé. Et l'on rit moins, tout à coup.
Et c'est là où ça devient fort, très fort : car l'auteur mène la danse et nous ballade d'une émotion à une autre...
Ce serait gâcher le plaisir que d'en dire plus et de raconter la fin. Ce livre n'est pas qu'un roman, c'est une expérience de lecture !

Et si l'on ajoutait encore un grain de dérision en mettant un peu de dessin dans tout ça ? La BD de Dumontheuil Qui a tué l'idiot ? est un bijou (prix Angoulême 1997, je vous prie, réédité ce mois-ci).
Lucien Lurette, un bon gars venu chercher l'inspiration, arrive lui aussi dans un village pour le moins étrange.
Les enfants s'amusent en crucifiant les chiens aux portes, et une vague de meurtres a déjà décimé un quart de la population, ce qui n'est pas rien. Rajoutons à cela l'étrange maladie qui ronge les villageois : la remordingue. Elle touche les esprits faibles qui ont des remords jusqu'à s'identifier à l'assassin et hurler ce qu'ils ont fait de pire dans leur vie.
Lucien Lurette, le coupable idéal ? On n’y coupe pas, le village gronde.
Mais ici, les meurtres sont plus qu'une occupation, c'est presque une institution : être l'assassin qui occupe tout le village, ça se mérite !
Dumontheuil force le trait, ça vire à l'absurde, mais la réalité n’est jamais perdue de vue : des lâchetés à la bêtise en passant par la violence ordinaire.
Tout cela relevé par un dessin extra : les personnages oppressants aux expressions tourmentées, ces jeux de lumières aux contrastes vifs, ces angles de vue biaisés, comme provenant d'un regard jeté à la dérobée.
Bref, l'ambiance d'un cauchemar éveillé...
D'une grande originalité, d'une extrême finesse. Juste remarquable.

Si vous souhaitez passer du dessin à la vidéo, (re)découvrez le film Dogville de Lars von Trier. Grace (Nicole Kidman) arrive dans un village et prétend être traquée. Le village accepte de la cacher en contrepartie de ses petits boulots. Très vite, les habitants exigent une compensation pour le danger qu'ils encourent. Et la violence ne tarde pas à s'installer au village.
Le décor épuré (voire conceptuel!) en rebutera plus d'un : tout le film se passe dans un même espace gris, le village étant symbolisé par des démarcations blanches peintes au sol. Amateurs de "remuage" de cerveau, cela peut vous plaire.

Quelques notes de musique pour finir, avec L'homme ordinaire de Monsieur Roux...
Et ne vous fiez pas au petit air printanier du début (inspirés que vous êtes par ces journées ensoleillées), tout est dans le titre...
Lucile
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2 commentaires postés
On s'en frotte les mains d'avance! Ces lectures semblent vraiment palpitantes!!
Je viens de ré-écouter Brassens et sa chanson "La mauvaise réputation" : ça colle parfaitement aussi ! Il suffit de ne pas rentrer dans norme pour être banni... ou tué.
D'ailleurs seuls les porteurs de différence "excusable" sont pardonnés de leur intolérable altérité, ce sont les éclopés, qui ne participeront pas au lynchage de Brassens.
A méditer...
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