Nancy Horan . Loving frank. Buchet-chastel, 2009-09-10, 539p. format :Broché
Boyle. Les femmes. Grasset & fasquelle, 2010-02-24, 580p. format :Broché
Robert Mccarter . Frank llloyd wright. Phaidon press ltd., 2005-06-16, 368p. format :Broché
Il est à espérer que vous en connaissiez le moins possible sur l'architecte Frank Lloyd Wright.
Va pour quelques unes de ses réalisations, le Guggenheim Museum, l'Imperial Hotel à Tokyo...
...éventuellement la Maison de la cascade et, allez, poussons jusqu'aux Prairie Houses, ces maisons organiques dont vous avez vaguement en tête les lignes horizontales.
Rien de plus !
Dans ce cas, ouvrez Loving Frank de Nancy Horan. Et ne revenez à ce billet qu'une fois la lecture achevée, pour préserver tout l'effet de surprise.
Car s'il s'agit bien d'un roman, toute la trame de fond qui raconte quinze ans de la vie de l'architecte est bien réelle.
Mais si vous ne voulez pas suivre mon conseil, tête de cochon que vous êtes, tant pis pour vous, les lignes qui vont suivre vous gâcheront en partie le plaisir !

Z'êtes bien certains ??
Loving Frank, donc.
Chicago, tournant du XXe siècle.
Mamah (prononcez May-mah) est mariée à un ingénieur, Edwin Cheney, qui projette de construire une maison. Il fait appel à "l'enfant terrible" de l'architecture alors en vue : Frank Lloyd Wright.
L'homme a de l'allure, du génie et de l'excentricité avec sa maison au milieu de laquelle pousse un arbre immense.
Mamah quant à elle est une épouse modèle cachant une femme sensible et instruite, engagée dans les mouvements féministes.
Rencontre fulgurante entre ces deux là (superbement racontée) qui se vouent dès lors un amour éperdu. Mais ce véritable coup de foudre relève plus du coup du sort que de l'idylle : chacun est marié, pis, parents de 8 enfants à eux deux.
Dans cette Amérique puritaine, ils forment bientôt le couple qui défraie la chronique, vent de scandale qui ne cessera de souffler sur l'architecte toute sa vie durant.
En véritables parias briseurs de ménages, ils fuient en Europe, délaissant proches et enfants. Bien que rongés par le remords, ils se révèlent : Maymah rencontre la féministe et philosophe suédoise Ellen Key dont elle devient la traductrice américaine officielle, Frank puise ses influences à Berlin, Paris, l'Italie puis le Japon...
A leur retour aux Etats-Unis, il entreprend de bâtir la maison de sa vie pour Mamah et lui, leur refuge, située dans le Wisconsin à flanc de colline : Taliesin (terme gallois signifiant "front lumineux").
C'est un havre ouvert sur la nature, construit de plain-pied et comme fondu avec le sol, un havre dont il faut chercher l'entrée que F.L. Wright aime cacher dans ses édifices pour emmener le visiteur sur "le chemin des découvertes"...
Mais rien ne leur y est épargné : les tabloïds déchainés, l'intrusion permanente des journalistes, le mépris du voisinage...
Dans cette petite forteresse où vivent retranchés les artisans et le personnel de F.L. Wright (véritable maître en ses lieux), l'architecte passe ses heures dans son atelier. S'il est perfectionniste au point de dessiner tout le mobilier de ses édifices
(tout comme les robes de sa femme !) et de modifier sans cesse les plans
à en faire devenir fous ses artisans, son manque de rigueur est total
quand il s'agit de finances.
De son côté, Mamah se voit confier le rôle de maîtresse de maison, en plus de corriger, exaspérée, les impairs de Wright après qui courent les créanciers... Malgré cela et son choix de femme libre et indépendante au dépend de celui de mère qui la consume de remords, Mamah tient bon.
Le livre s'achève en 1914 sur un évènement tétanisant, véritable gifle -que j'ai la gentillesse de ne pas vous dévoiler (non, il ne s'agit pas de la guerre).
J'ai même cru à ce stade que l'auteur prenait la liberté de la fiction pour finir son texte encore plus en beauté, ce que je suis allée m'empresser de vérifier : il n'en est rien, tout cela a bel et bien eu lieu...
L'écriture de Nancy Horan est d'une fluidité absolument délicieuse : les mots glissent, filent, vous embarquent dans cette histoire folle et non moins réelle que l'on dévore, et rendent cette fin de course, impact contre les mots des derniers pages, plus violente encore.
Impossible, une fois cette lecture achevée, d'en rester là !
La vie et les travaux de Frank Lloyd Wright nous intriguent définitivement.
Car en 1914, F. L. Wright a encore plus de quarante années à vivre et tant d'édifices célèbres à réaliser.
Et là, merveille, T.C Boyle dans son roman mi-fiction mi-documentaire Les femmes, reprend le fil de l'histoire là où Nancy Horan l'a laissé.
Plus exactement, il le reprend à rebours.
Les différentes femmes au coeur du roman sont si étroitement liées à la vie et à la carrière de F.L. Wright qu'elles sont une lecture incontournable de l'architecte.
Le narrateur qui nous en conte l'histoire est un jeune Japonais, Tadashi Sato, apprenti de Wright à Taliesin (devenu une communauté hors norme où viennent se former des architectes du monde entier).
Et il débute son récit avec la quatrième et dernière femme de Wright, la jeune Olgivanna pour remonter le temps en compagnie de sa troisième femme, l'hystérique Miriam et achever le roman sur Mamah.
Mamah le tournant décisif de sa vie. Mamah, puits de tristesse. Mamah, fin et point de départ.
Pour chacune de ces femmes, F.L. Wright tel Sisyphe, pousse le rocher de ses amours vers son sommet, son refuge, Taliesin. Chaque fois recommencer : combattre la presse, la rage de ses ex-femmes, l'animosité de son entourage, de sa mère...
Et toujours, faire face aux créanciers, aux difficultés de ses projets (et quelques redoutables frayeurs comme l'imperial Hotel qui résiste miraculeusement au terrible tremblement de terre de 1923).
Le roman de Boyle ne se déroule pas avec autant de fluidité et d'effets de surprise que celui de Nancy Horan, et pour cause, puisqu'il choisit de commencer par la fin.
Mais la construction et le style sont originaux et d'une très grande efficacité.
Les travaux et l'évolution de l'architecture de Wright que l'on suit en filigrane dans ces deux romans, méritent d'en savoir davantage.
Un seul ouvrage, admirable que je vous recommande, sobrement intitulé Frank Lloyd Wright aux éditions Phaidon, de Robert Mc Carter.
Il retrace chronologiquement toute l'évolution de son architecture, donnant à la fois une vision d'ensemble passionnante de ses réalisations mais aussi des concepts clés qui sous-tendent ses travaux, que l'on peut creuser dans le détail au fil des pages.
D'une qualité de reproduction irréprochable (on peut compter sur les éditions Phaidon pour cela), les dessins, archives, plans dessinés en font définitivement un très bel objet.
Pour vous en convaincre, vous trouverez plus de détails sur le site des Editions du Moniteur, référence en la matière...

Pour conclure en image, un coffret DVD génial, Architectures, où le commentateur au timbre de voix reposant dont seul Arte a le secret, nous emmène au fil de reportages de 20mn sur les lieux de grandes réalisations architecturales (dont le bâtiment Johnson réalisé par F. L. Wright), nous en expliquant la création.
Même effet que pour le Dessous des cartes : on a l'impression de ressortir moins bête, et ce n'est sans doute pas qu'une impression...
Bonnes lectures !
Lucile
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